Edité dans le Cahier Partages numéro 2, Odia Normandie.
Il était une fois un pays qui s’appelait la Catégorie. A l’école, les enfants y apprenaient à définir, différencier et ordonner le monde, pour tout bien ranger dans des boites, et les boites elles-mêmes dans d’autres boites plus grandes, et ainsi de suite, jusqu’à ce que le monde soit un Grand Cube. C’était une grande satisfaction de voir le Grand Cube « bien bouclé », comme on disait.
Cela prenait des années et des années d’étude, pour y arriver. On appelait ça « faire ses Catégories » comme pour dire « se former l’esprit ». A la fin on passait un examen, « Les 3 C » comme on disait, pour montrer qu’on savait tout bien Caler , Caser, Cadrer.
Surtout soi.
C’est cela qu’on appelait « Boucler son Grand Cube ». De ce jour là, on « était casé », on disait. Cela voulait dire qu’on avait prévu son futur…
Dans ce monde, vivait une petite fille, qui regardait le monde avec des grands yeux. Elle aimait le vent…
Pleine de bonne volonté, elle travaillait dur, en tirant la langue d’application. Parfois même, elle se concentrait tant, qu’elle s’oubliait dans son ouvrage… Mais elle avait un problème. Elle n’arrivait pas à « caser » le vent ! Quand elle le mettait dans « Eléments » il sortait de sa case, indiscipliné, indigné, et soufflait sur les cheveux bouclés de la petite fille. Elle adorait cela et éclatait de rire.
On disait qu’elle était « dissipée ».
Alors elle le mettait dans « poésie ». Il aimait bien cette case. Il y avait des amis. Un certain St John Perse, par exemple, et quelques gitans… alors il restait un peu tranquille. Mais bientôt, il gémissait de nouveau comme un taureau. Il voulait bouger… Cela occupait beaucoup l’esprit de la petite fille.
Un jour, elle eut une bonne idée. Elle créa une case pour lui !
La case « Vent ».
Elle crut qu’elle avait résolu le problème. Mais ce fut le début d’un bien plus grand problème. Car tout, dans son monde, voulut avoir sa case à soi, son originalité reconnue.
Elle dut faire face à une révolution.
Elle n’en sortit pas indemne. Car dans son cœur, elle donnait raison à tous.
Et n’aima plus du tout vivre en Catégorie.
Elle devint triste et solitaire, se sentit « à part ». Elle souffrit aussi d’une certaine discrimination qu’elle sentait bien dans les paroles ou les regards des autres enfants, qui eux, disaient tous avec fierté, « moi, je suis de la catégorie telle ou telle », juste devant elle, exprès… parce qu’elle leur faisait peur…
Alors, par amour pour eux, parce qu’elle était douce et aimante, elle inventa une autre case, dans laquelle elle se mit en premier : la catégorie « à part ».
Et ce fut un bienfait pour le monde.
Bientôt, le vent voulut en être, et les Gitans le suivirent, bien sûr, et les poètes, et tous les artistes voulurent faire partie de cette catégorie. Tout le monde s’en revendiquait, espérait en faire partie. Et au fond, c’était vrai, n’est-ce pas ?
Et ainsi se résolut la grande révolution, car dans le cœur , chacun est « à part ». Ce fut la seule catégorie qui accepta tout le monde, sans discrimination, qui mélangea tout le monde joyeusement, et intégra la révolution dans le monde de Catégorie.
De là naquirent ,et naissent encore, tous les souffles, tous les mouvements, tous les désordres, tous les vents, qui désorganisent de temps en temps le Pays de Catégorie, pour y maintenir la Vie…
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