Interview de C. Zarcate par le « Souffle des Mots », revue du CMLO, 3
QUESTION 3 : Avec “le renouveau du conte”, conter est devenu un art. Quels héritages et quelles ruptures avec la tradition orale font d’après vous la spécificité du contage au XXI° ?

_ INTERVIEW DE CATHERINE ZARCATE PAR LE SOUFFLE DES MOTS ? REVUE DU CMLO, 27 AOUT 08

QUESTION 3 : Avec “le renouveau du conte”, conter est devenu un art. Quels héritages et quelles ruptures avec la tradition orale font d’après vous la spécificité du contage au XXI° ?

Je vais vous dire comment nait l’art, pour moi : un jour, j’ai vu une exposition. Le plasticien avait représenté une forêt d’arbres imaginaires avec toutes sortes de matériaux. C’était bien joli. Les enfants des écoles avaient ensuite participé et certains de leurs arbres étaient exposés dans le hall. Un de ces arbres avait des feuilles en forme de mains d’enfants. Vous savez, quand on met sa main sur une feuille de papier et qu’on découpe tout autour. C’était l’arbre le plus fort de l’exposition. L’artiste n’avait pas fait cela. Mais sans lui, cela n’aurait pas existé. Telle est la zone de rencontre où l’art advient.
Dans ma pratique, c’est le spectacle, dans sa cristallisation unique d’un soir, qui peut ressembler le plus à cela. Mais le plus grand art est sans doute dans le film qui nait dans la tête de chaque spectateur. C’est pourquoi malgré la richesse des scènes de théâtre, je ne fais pas le choix d’utiliser les variations de lumières scéniques.
A bien y réfléchir, et avec cette définition de l’art, je me demande si les conteurs traditionnels ne se positionnaient pas exactement comme nous… Non ?

On ne conte plus dans les mêmes lieux. Et cela change bien des choses : avant, on ne regardait pas toujours le conteur et les mains de tous étaient occupées à un travail. Cela a des conséquences : lien au rythme interne naturel par le geste de travail répétitif ; absence de représentation du conteur, pas obligatoirement « regardé ». Accès au rêve facilité. Pourtant, on retrouve toutes ces valeurs, mais autrement. La conscience du rythme est là, l’oubli de soi vient aussi… Ce sont des valeurs profondes qui ont changé de forme mais ne peuvent pas mourir. C’est passionnant !

Aujourd’hui, on ne trouve pas, plus, nos contes dans les bouches des autres. Il n’y a plus de chaine orale. Ça s’entend, dans le conte. On y est « seul » : on n’a pas à nos côtés sur scène « la mère de la mère de X » qui conte avec nous… Cette solitude est bonne. Peut-être est-ce elle qui nous fait finalement aboutir à devenir un « art » ?
Les conteurs sont des savants, des lettrés, s’appuyant sur l’écrit, comme en Chine ancienne. Cela a ses avantages : on peut choisir ; et ses inconvénients : on manque d’ancrage. J’aime bien la responsabilité que cela donne : on ne peut plus décemment dire « je le dis comme je l’ai entendu » et transmettre une terrible fermeture ethnique, ou un racisme, bref, ce que j’appelle « le vieux monde ».
Le travail d’ancrage s’intériorise donc. On cherche nos fondements. C’est un travail merveilleux, pour un artiste, cela. On questionne la tradition, sa valeur, sa profondeur, son renouvellement. On ne peut pas la rejeter purement et simplement : on sortirait du genre !!! Ah ! Quelle posture difficile, qui nous oblige au juste milieu !... On doit prendre en charge ces questions, jusqu’à les vivre en soi comme un chamboulement qui nous fonde en tant qu’intermédiaire auprès des contes traditionnels : on a réfléchi, on vient vers eux par l’intérieur, on vient boire leur eau en ayant appris bien des choses sur les filtres…
Symboles fermés, symboles ouverts, tout cela est scruté, disséqué par des conteurs chargés d’une conscience nouvelle. Ce n’est certes pas pour rien qu’un tel mouvement a lieu dans le monde entier ! C’est un complet changement de plan. On a quitté la cohésion communautaire, le hochement de tête complice du public, la chanson partagée. Le conteur, dévoilant un être au monde vaste et sincère, amène sur scène l’humain aux prises avec les étoiles…

On parle à des gens qu’on ne connait pas. C’est la grande différence apparente. Mais au fond, n’ai-je pas « mon village », moi aussi ? je le sens, quand je vois les gens qui constituent le public d’un autre conteur : pas le même village, non….

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